Parfois, le silence ne s'installe pas après un départ. Il est remplacé par une voix qui continue de faire vivre celui qui n'est plus là.
Lorsque Marianne a pris rendez-vous avec moi, elle ne venait pas seulement parler du décès de son père. Elle venait aussi parler de Kiko, un Gris du Gabon qui partageait leur famille depuis plus de vingt-cinq ans. En quelques minutes, j'ai compris que ces deux histoires étaient devenues impossibles à séparer.
Son père avait recueilli Kiko alors qu'il n'était encore qu'un jeune perroquet. Avec les années, une relation très particulière s'était construite entre eux. Chaque matin, avant de partir travailler, il passait quelques minutes devant la volière installée dans le salon. Il lui disait toujours les mêmes mots, dans le même ordre. Puis il quittait la maison.
Le soir, en rentrant, il lançait joyeusement : « C'est moi ! » Et presque immédiatement, Kiko répondait en répétant son prénom avec une intonation si fidèle que toute la famille en riait.
Ce jeu avait duré des années.
Puis son père est tombé malade.
Les derniers mois avaient été difficiles. Les visites à l'hôpital se succédaient et les moments passés à la maison devenaient de plus en plus rares. Pourtant, chaque fois qu'il avait encore la force de rentrer, il trouvait quelques instants pour s'approcher de Kiko. Il lui parlait doucement, comme il l'avait toujours fait.
Après son décès, la maison est devenue étrangement silencieuse.
Du moins, c'est ce que tout le monde croyait.
Quelques jours plus tard, alors que Marianne préparait le café, une voix a traversé le salon.
Le perroquet venait d'appeler le prénom de son père.
Elle s'est figée.
Pendant quelques secondes, son cœur lui a joué un tour. Une partie d'elle savait parfaitement ce qu'elle venait d'entendre. Une autre aurait voulu croire que son père allait apparaître dans l'encadrement de la porte, comme il l'avait fait des milliers de fois auparavant.
Les jours suivants, Kiko a continué.
Parfois une fois.
Parfois plusieurs.
Toujours avec cette même voix qu'il avait apprise pendant toutes ces années.
Au début, Marianne ne supportait pas de l'entendre.
Chaque fois que le perroquet prononçait ce prénom, elle avait l'impression de revivre le décès de son père. Elle s'est même demandé s'il ne serait pas préférable de déplacer sa cage dans une autre pièce pour ne plus entendre ces mots.
Lorsque nous avons commencé notre accompagnement, elle m'a confié quelque chose qui la faisait culpabiliser.
« J'en suis arrivée à redouter la voix d'un animal que j'ai toujours aimé. »
Nous avons longuement parlé de cette émotion. Il n'y avait rien d'anormal dans ce qu'elle ressentait. Son cerveau associait immédiatement cette voix à l'absence de son père. Il était donc naturel que chaque appel ravive la douleur.
Au cours de notre deuxième séance, je lui ai demandé de me raconter non pas les derniers mois de son père, mais les vingt-cinq années passées avec Kiko.
Très vite, les souvenirs ont changé de couleur.
Elle m'a raconté les repas où le perroquet imitait le rire de son père, les vacances pendant lesquelles il sifflait dès qu'il entendait la valise sortir du placard, les soirées où il réclamait son morceau de pomme en appelant tout le monde par leur prénom, et cette incroyable capacité qu'il avait à transformer les journées les plus ordinaires en souvenirs de famille.
Puis je lui ai posé une question.
« Si Kiko pouvait comprendre ce que vous ressentez aujourd'hui, pensez-vous qu'il appellerait ce prénom pour vous faire souffrir ? »
Elle a immédiatement secoué la tête.
Bien sûr que non.
Il faisait simplement ce qu'il avait appris pendant toute une vie.
Il continuait, à sa manière, à faire vivre une relation qui avait compté pour lui.
Cette idée a doucement changé son regard.
Au fil des semaines, Marianne a cessé de redouter ces quelques mots. Ils continuaient parfois à faire monter les larmes, mais ils faisaient aussi revenir des souvenirs qu'elle croyait perdus. Peu à peu, le prénom prononcé par Kiko ne représentait plus uniquement le jour où son père était parti. Il évoquait surtout toutes les journées où il était encore là.
Lors de notre dernière séance, elle m'a raconté une scène qui m'a profondément marqué.
Toute la famille était réunie pour l'anniversaire de sa mère. Au milieu du repas, Kiko a prononcé une nouvelle fois le prénom de son père.
Cette fois, personne n'a pleuré.
Sa mère a simplement levé les yeux vers le perroquet en souriant.
Puis elle a répondu :
« Oui... nous aussi, on pense à lui aujourd'hui. »
Le silence qui a suivi n'était plus lourd.
Il était rempli de souvenirs.
Avant de nous quitter, Marianne m'a confié une phrase que je n'ai jamais oubliée.
« Pendant longtemps, j'ai cru que Kiko m'empêchait de faire mon deuil. Aujourd'hui, je crois qu'il m'a aidée à ne jamais oublier la voix de mon père. »
Je pense souvent à cette histoire lorsque l'on me demande si les animaux vivent eux aussi les changements qui bouleversent leur famille. Je ne prétends pas connaître ce qu'ils ressentent. En revanche, je sais une chose : ils font partie de notre histoire. Et parfois, sans le vouloir, ils deviennent les gardiens de souvenirs que nous pensions avoir perdus.
Le deuil animal nous rappelle combien les liens qui nous unissent à nos compagnons sont puissants. Mais il nous montre aussi que nos animaux portent souvent une partie de notre histoire familiale. Lorsqu'ils continuent un geste, une habitude ou un mot appris au fil des années, ils nous offrent parfois un dernier cadeau : celui de faire revivre, l'espace d'un instant, ceux que nous avons tant aimés.
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Certaines voix continuent de résonner longtemps après un départ. Pour cette famille, entendre leur perroquet prononcer un prénom était devenu aussi réconfortant que douloureux.
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