Lorsque Léa racontait que son lapin la suivait dans toute la maison, beaucoup pensaient qu'elle exagérait. Pourtant, ceux qui venaient chez elle étaient toujours surpris. À peine se levait-elle du canapé qu'une petite boule de poils apparaissait quelques secondes plus tard au détour du couloir. Direction la cuisine. Puis le bureau. Puis le jardin. Peu importait où elle allait. Oslo avait simplement décidé que sa place était à ses côtés.
Lorsque Léa est venue me rencontrer, cela faisait près de sept mois qu'Oslo était décédé. Elle avait déjà entendu toutes les remarques possibles.
« Ce n'était qu'un lapin. »
« Tu pourras en reprendre un autre. »
« Au moins, ça vit moins longtemps qu'un chien. »
Aucune de ces phrases ne l'avait réconfortée.
Parce qu'aucune ne parlait d'Oslo.
Elle m'a alors raconté leur histoire.
Elle l'avait adopté alors qu'il n'était encore qu'un tout jeune lapin. Les premiers jours, il restait caché derrière un meuble, observant discrètement cette nouvelle maison qui était devenue la sienne. Puis, sans que rien ne l'explique vraiment, il avait commencé à suivre Léa partout. Elle allait préparer un café ? Il arrivait derrière elle. Elle montait l'escalier ? Quelques secondes plus tard, il gravissait les marches avec une détermination étonnante. Elle s'installait devant son ordinateur ? Il s'allongeait sous la chaise jusqu'à ce qu'elle ait terminé.
Très vite, cela était devenu un sujet de plaisanterie dans la famille.
« Tu as un petit garde du corps », lui répétait son père.
Léa souriait.
Au fond, elle trouvait cela parfaitement normal.
Ce n'est qu'après le départ d'Oslo qu'elle a compris à quel point cette présence remplissait chacun de ses gestes.
Les premiers jours, elle continuait à regarder derrière elle lorsqu'elle changeait de pièce. En fermant une porte, elle attendait encore une seconde, de peur de lui couper le passage. Il lui arrivait même de marcher moins vite dans le couloir, comme si elle cherchait inconsciemment à lui laisser le temps de la rejoindre.
« Je savais qu'il n'était plus là... mais mon corps, lui, continuait à vivre comme avant. »
Cette phrase résume ce que vivent énormément de personnes après la perte d'un animal.
Le deuil ne concerne pas seulement nos pensées.
Il s'inscrit aussi dans nos habitudes.
Pendant des années, nous adaptons inconsciemment nos gestes à la présence de notre compagnon. Nous faisons attention où nous posons les pieds, nous laissons une porte entrouverte, nous ralentissons dans un escalier. Et lorsque cette présence disparaît, ces réflexes continuent d'exister quelque temps.
Ils ne sont pas le signe que nous refusons la réalité.
Ils sont simplement la preuve de tout le temps passé ensemble.
Quelques semaines avant notre dernière rencontre, Léa est partie passer quelques jours chez sa sœur. En regardant les photos prises pendant ce séjour, elle s'est aperçue d'un détail auquel elle n'avait jamais prêté attention auparavant.
Sur presque toutes les images prises chez elle, Oslo apparaissait quelque part.
Parfois très visible.
Parfois seulement une oreille au bord du cadre.
Ou une petite silhouette floue qui semblait avoir décidé de participer à chaque souvenir.
Elle s'est mise à rire.
« Finalement, il me suivait même sur les photos. »
Je trouve cette remarque particulièrement touchante.
Parce qu'elle raconte à elle seule ce qu'était Oslo.
Il ne cherchait pas à attirer l'attention.
Il voulait simplement être là où se trouvait la personne qu'il aimait.
Le deuil animal nous fait souvent croire que ce sont les grands souvenirs qui resteront les plus présents. Pourtant, avec le temps, ce sont bien souvent les détails les plus simples qui reviennent nous visiter. Une porte que l'on laisse ouverte. Un bruit derrière soi. Une habitude qui semble ne plus avoir de raison d'exister. Toutes ces petites choses racontent, à leur manière, la profondeur d'un lien que beaucoup sous-estiment encore lorsqu'il s'agit d'un lapin.
Aujourd'hui, Léa vit toujours dans la même maison. Il lui arrive encore de se retourner machinalement lorsqu'elle traverse le couloir. Mais ce geste ne lui arrache plus uniquement des larmes. Il lui rappelle qu'il a existé un petit lapin qui avait choisi de partager chacun de ses pas. Et lorsqu'elle y pense, elle ne ressent plus seulement le manque. Elle ressent surtout une immense gratitude d'avoir été suivie avec autant de confiance, pendant toutes ces années.
Il n'avait jamais appris à la suivre. C'était simplement là qu'il avait choisi d'être.
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