Le premier été sans mon compagnon

Publié le 5 septembre 2026 à 11:17

Certaines saisons portent en elles des souvenirs plus forts que les autres. Pour Isabelle, l'été n'était pas seulement une période de vacances. C'était la saison de Vasco. Dès que les journées s'allongeaient, son vieux Golden Retriever semblait retrouver une énergie nouvelle. Il suffisait qu'elle sorte le sac de voyage du placard pour qu'il comprenne qu'une nouvelle aventure les attendait. Après son départ, ce n'est pas seulement un chien qui lui a manqué. C'est toute une saison qui semblait avoir perdu sa lumière.

Lorsque nous avons commencé notre accompagnement, Vasco était décédé depuis un peu plus de huit mois. Isabelle avait traversé l'automne, puis l'hiver, en restant très occupée. Le travail, les fêtes de fin d'année et le quotidien lui avaient offert quelques repères. Mais au printemps, en voyant revenir les premiers rayons de soleil, elle a senti une angoisse inattendue grandir. Les vacances approchaient et, pour la première fois depuis treize ans, elle ne savait plus si elle avait envie de partir.

Chaque été, ils rejoignaient la même petite maison près de l'océan. Vasco connaissait parfaitement le trajet. À peine la voiture quittait l'autoroute, il relevait la tête et commençait à remuer la queue. En arrivant, il courait jusqu'à la plage comme s'il retrouvait un lieu qu'il n'avait jamais quitté. Les commerçants du village le reconnaissaient. Le boulanger gardait toujours un biscuit pour lui, le patron du café installait spontanément une gamelle d'eau sur la terrasse et les enfants riaient en le voyant traverser les vagues avec une joie intacte, même en vieillissant. Pour Isabelle, ces vacances étaient devenues indissociables de sa présence.

L'année de son décès, elle a envisagé d'annuler son séjour. L'idée de revenir dans cette maison sans Vasco lui paraissait insupportable. Finalement, poussée par ses proches, elle est partie malgré tout. Les premières heures furent extrêmement difficiles. En ouvrant le coffre de la voiture, elle s'est surprise à attendre le bruit des griffes sur le pare-chocs. En entrant dans la maison, son regard s'est dirigé vers le coin où se trouvait toujours son panier de voyage. Puis, le lendemain matin, elle est restée de longues minutes face à la mer, incapable de faire un pas sur cette plage où ils avaient tant marché.

Au cours de notre première séance, elle m'a confié qu'elle avait eu l'impression de trahir Vasco en appréciant certains moments de ces vacances. Une glace partagée avec sa petite-fille. Un coucher de soleil magnifique. Un repas entre amis. « J'avais presque honte de sourire », m'a-t-elle dit. Cette culpabilité est fréquente. Beaucoup de personnes pensent que retrouver un peu de plaisir signifie aimer moins celui qui est parti. Pourtant, c'est souvent l'inverse. Plus nous avançons dans le deuil, plus les souvenirs heureux reprennent doucement leur place.

Nous avons alors parlé de ce que représentait réellement l'été pour Vasco. Était-ce uniquement la plage ? Les baignades ? Les vacances ? Isabelle a réfléchi avant de répondre :

« Je crois qu'il aimait surtout être avec nous. »

Cette phrase a changé son regard.

Peut-être que Vasco n'aurait pas voulu que cette saison devienne synonyme de tristesse.

Peut-être que ce qu'il avait aimé pendant toutes ces années, c'était simplement voir sa famille heureuse.

Quelques semaines plus tard, Isabelle est revenue me raconter une scène qui l'avait profondément émue. Lors d'une promenade sur la plage, elle avait aperçu un jeune Golden Retriever courir maladroitement dans les vagues. Pendant quelques secondes, son cœur s'était serré. Puis elle avait éclaté de rire en voyant le chiot tenter de rapporter un morceau de bois beaucoup trop grand pour lui. Elle m'a expliqué qu'à cet instant, elle ne s'était pas dit : « Ce n'est pas Vasco. » Elle s'était surprise à penser : « Vasco faisait exactement la même chose. »

Cette nuance était essentielle.

Le souvenir n'effaçait plus le présent.

Il l'accompagnait.

Avant notre dernière rencontre, Isabelle m'a montré une photographie prise durant ces vacances. On y voyait simplement une paire de chaussures posée sur le sable, face à la mer. Au dos de l'image, elle avait écrit quelques mots.

« Cet été ne sera jamais comme les autres. Mais il ne m'empêchera plus de penser à toi avec le sourire. »

Je trouve cette phrase profondément juste.

Le deuil animal nous confronte à une succession de premières fois : le premier anniversaire, le premier Noël, les premières vacances, le premier été. Chacune semble impossible avant d'être vécue. Pourtant, elles finissent presque toujours par nous apprendre la même chose. L'absence ne fait pas disparaître tout ce qui a été partagé. Elle transforme simplement notre manière de le porter.

Aujourd'hui, Isabelle continue de retourner dans cette petite maison au bord de l'océan. Elle emprunte les mêmes chemins, s'assoit parfois sur le même banc et regarde les chiens courir sur la plage avec une émotion qui ne ressemble plus à celle des premiers mois. Il lui arrive encore de verser une larme. Mais il lui arrive surtout de raconter Vasco aux personnes qui l'accompagnent désormais. Et lorsque le soleil descend lentement sur la mer, elle se surprend souvent à sourire. Parce qu'elle a compris que ce n'était pas l'été qui lui rappelait son chien. C'était son chien qui lui avait appris à aimer l'été. Et ce cadeau-là, aucun départ ne pourra jamais le lui enlever.

Une femme marche seule sur une plage au coucher du soleil, tenant une laisse vide dans sa main.

Ce n'était pas la plage qui avait changé. C'était l'absence de celui qui la parcourait autrefois à ses côtés.

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