Le carnet rempli de souvenirs

Publié le 19 septembre 2026 à 11:17

Lorsque Julie a perdu son Border Collie, elle pensait avoir déjà rangé tout ce qui lui appartenait. Les jouets avaient trouvé leur place dans une boîte, la laisse était suspendue à l'entrée et son panier avait quitté le salon. Puis, plusieurs mois plus tard, en cherchant un vieux document dans une bibliothèque, elle est tombée sur un petit carnet à la couverture bleue. Elle l'avait complètement oublié. En l'ouvrant, elle a compris qu'elle venait de retrouver bien plus qu'un simple cahier.

Lorsque nous avons commencé notre accompagnement, Oslo était parti depuis près de dix mois. Julie avait traversé les premiers mois du deuil avec beaucoup de difficulté, puis la douleur avait commencé à s'apaiser. Elle avait retrouvé un rythme de vie plus stable, même si certains souvenirs continuaient à la surprendre. Ce qu'elle n'imaginait pas, c'est qu'un simple carnet allait faire ressurgir toute une partie de leur histoire.

Sur la première page, une date était inscrite, suivie d'une phrase très simple : « Aujourd'hui, Oslo a découvert la neige pour la première fois. » En tournant les pages, elle retrouvait des dizaines de petites anecdotes qu'elle avait notées sans jamais penser qu'elles prendraient autant de valeur un jour. La première fois qu'il avait nagé. Le jour où il avait réussi à ouvrir le placard des friandises. Cette promenade où il s'était arrêté pendant dix minutes pour observer un hérisson. Rien d'extraordinaire en apparence. Pourtant, chaque ligne lui donnait l'impression de revivre ces instants.

Elle m'a confié que, pendant plusieurs jours, elle n'avait pas réussi à aller plus loin que quelques pages.

Les larmes arrivaient trop vite.

Puis quelque chose a changé.

Au lieu de pleurer uniquement la perte de son chien, elle s'est surprise à rire en relisant certaines histoires. Elle revoyait parfaitement Oslo courir dans le jardin avec une chaussure dans la gueule ou faire semblant de ne pas entendre lorsqu'on l'appelait après avoir trouvé une flaque de boue.

« J'avais complètement oublié tout ça... »

Cette phrase revient souvent pendant un accompagnement.

Nous avons peur d'oublier nos animaux. En réalité, nous oublions surtout certains détails, parce que notre mémoire est parfois envahie par les derniers jours, la maladie ou la séparation. Retrouver ces souvenirs plus anciens permet souvent de redonner à toute une vie la place qu'elle mérite.

Quelques semaines plus tard, Julie est revenue avec le carnet entre les mains.

Elle avait recommencé à écrire.

Pas pour raconter le présent.

Pour compléter les pages qui manquaient.

Elle avait ajouté les anecdotes dont elle se souvenait encore, les surnoms qu'elle lui donnait, les habitudes qui n'appartenaient qu'à lui. Elle ne voulait plus que ces petits fragments de vie disparaissent avec le temps.

Je lui ai demandé pourquoi ce carnet comptait autant.

Elle a réfléchi quelques secondes avant de répondre :

« Parce qu'il me rappelle qu'Oslo n'est pas seulement mort. Il a surtout vécu. »

Je trouve cette phrase profondément juste.

Le deuil animal nous enferme parfois dans la fin de l'histoire. Pourtant, une vie ne se résume jamais à son dernier chapitre. Elle est faite de centaines de petits moments qui semblent ordinaires lorsqu'on les vit, mais qui deviennent inestimables lorsque l'on regarde en arrière. Un carnet ne fait pas disparaître le manque, mais il nous aide parfois à retrouver ce que la tristesse avait momentanément caché : la joie immense d'avoir partagé tant d'années avec celui qui nous manque aujourd'hui.

Aujourd'hui, le carnet bleu repose toujours sur la table de chevet de Julie. Il lui arrive encore d'y ajouter une phrase lorsqu'un souvenir lui revient sans prévenir. Elle sait qu'un jour les pages seront pleines. Mais elle sait aussi qu'aucun carnet ne sera jamais assez grand pour contenir tout ce qu'Oslo lui a laissé. Et finalement, c'est peut-être la plus belle preuve qu'un animal continue longtemps à vivre dans le cœur de ceux qui l'ont aimé.

Un carnet ouvert repose sur une table en bois, accompagné d'une photographie d'un chien et d'un stylo.

Parfois, quelques pages suffisent à faire revivre toute une vie.

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