Lorsque Sophie est venue me rencontrer, son chien était parti depuis près de cinq mois. Pourtant, la question qui occupait toutes ses pensées ne concernait ni la maladie, ni les derniers instants, ni même la douleur de son absence. Elle tournait autour d'un petit objet en bois posé sur une étagère de son salon. « Je me demande sans cesse si c'est la bonne place », m'a-t-elle dit en parlant de l'urne qui contenait les cendres de son Golden Retriever, Hector.
Depuis la crémation, cette urne avait changé plusieurs fois d'endroit. D'abord sur le meuble de l'entrée, puis dans la chambre, ensuite sur une commode avant de trouver sa place près de la bibliothèque. À chaque déplacement, Sophie espérait ressentir une forme d'évidence. Pourtant, quelques jours plus tard, le doute revenait. Elle craignait de mal faire. Certaines personnes de son entourage lui conseillaient de disperser les cendres rapidement. D'autres trouvaient étrange de conserver l'urne dans le salon. Toutes ces opinions finissaient par lui faire oublier une question pourtant essentielle : qu'est-ce qui avait du sens pour elle ?
Hector avait partagé treize années de sa vie. C'était un chien discret, incroyablement calme, qui passait la plupart de ses soirées couché près de cette même bibliothèque pendant que Sophie lisait. Lorsqu'elle tournait les pages d'un roman, il relevait parfois doucement la tête avant de pousser un soupir et de se rendormir. Ce coin du salon était devenu leur refuge. Les livres, la lumière douce de la lampe et la présence silencieuse d'Hector formaient un rituel auquel elle n'avait jamais vraiment prêté attention avant son départ.
Au cours de notre première séance, je lui ai demandé pourquoi elle avait finalement choisi cette étagère.
Elle est restée silencieuse quelques secondes.
Puis elle a répondu presque à voix basse.
« Parce que c'est là qu'il passait ses soirées avec moi. »
Cette phrase contenait déjà toute la réponse.
L'urne n'était pas importante en elle-même.
Ce qui comptait, c'était l'histoire qu'elle racontait.
Nous avons alors parlé de cette idée qui revient souvent au fil des accompagnements : il n'existe pas de bonne ou de mauvaise place pour les cendres d'un animal. Il existe uniquement une place qui fait sens pour celui ou celle qui reste. Certaines familles choisissent le jardin. D'autres préfèrent une urne dans le salon, un columbarium ou la dispersion des cendres dans un lieu aimé. Aucun de ces choix n'est plus juste qu'un autre. Ils racontent simplement des histoires différentes.
Quelques semaines plus tard, Sophie est revenue avec un sourire.
Elle m'a expliqué qu'un ami était venu dîner chez elle. En apercevant la petite urne, il avait hésité avant de lui demander si elle souhaitait en parler. Ils avaient passé près d'une heure à évoquer Hector, ses bêtises, ses habitudes et les longues soirées passées à lire ensemble. En refermant la porte derrière son invité, Sophie avait réalisé quelque chose.
Pendant tout ce repas, elle n'avait jamais pensé à l'urne.
Elle avait pensé à Hector.
L'objet avait cessé d'être le centre de son chagrin.
Il était devenu le point de départ d'un souvenir.
Lors de notre troisième rencontre, elle m'a raconté qu'elle avait ajouté une photographie juste à côté de l'urne. On y voyait Hector endormi, la tête posée contre la bibliothèque, exactement comme il le faisait presque tous les soirs. Sous le cadre, elle avait glissé un petit marque-page sur lequel elle avait écrit une phrase.
« Merci d'avoir rempli mes silences pendant toutes ces années. »
Je lui ai demandé pourquoi cette phrase.
Elle m'a répondu sans hésiter.
« Parce que c'est ce qu'il faisait le mieux. »
Avant notre dernière séance, Sophie m'a confié qu'elle ne se demandait plus si l'urne était à la bonne place.
La question avait disparu.
Elle avait compris que ce n'était pas l'endroit qui entretenait le lien avec Hector.
C'était tout ce qu'elle continuait à porter en elle.
La petite urne aurait pu être ailleurs.
Le souvenir serait resté le même.
Avant de partir, elle m'a dit une phrase qui m'accompagne encore aujourd'hui.
« J'ai passé des semaines à chercher la bonne place pour son urne… alors qu'en réalité, Hector avait déjà trouvé sa place depuis longtemps. Elle était dans mon histoire. »
Je crois que beaucoup de personnes traversant un deuil animal se reconnaîtront dans cette réflexion. Après une crémation, nous avons souvent peur de prendre une mauvaise décision. Comme si l'amour que nous portions à notre compagnon dépendait de l'endroit où reposent ses cendres. Pourtant, ce lien ne se trouve ni dans une urne, ni dans un jardin, ni sur une étagère. Il vit dans les milliers de moments partagés avant le départ.
Aujourd'hui, l'urne est toujours posée près de la bibliothèque.
Non pas parce que Sophie refuse d'avancer.
Mais parce qu'elle est devenue un symbole paisible de tout ce qu'Hector a représenté.
Lorsqu'elle s'installe le soir avec un livre, son regard se pose parfois quelques secondes sur cette petite boîte en bois.
Elle ne ressent plus uniquement de la tristesse.
Elle repense à un chien qui dormait à ses pieds pendant qu'elle tournait les pages.
Et, bien souvent, elle reprend sa lecture avec un sourire.
Ce n'était pas une place choisie au hasard. C'était celle où il avait toujours vécu, au cœur de la maison.
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Vous pouvez également découvrir mon livre Quand mon animal me manque, né de mon expérience personnelle et de tous ces accompagnements, ou prendre rendez-vous pour un accompagnement individuel si vous ressentez le besoin d'être écouté. Vous pouvez aussi me contacter directement via la page Contact. Si ces 90 histoires ont une conclusion, ce n'est pas qu'il faut cesser de parler de ceux qui nous ont quittés. C'est exactement l'inverse. Tant que nous racontons leur histoire, une partie d'eux continue de marcher à nos côtés.
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