La promenade que personne n'ose refaire

Publié le 31 août 2026 à 11:17

Thomas connaissait ce sentier par cœur. Il aurait pu le parcourir les yeux fermés tant il l'avait emprunté avec Rio. Chaque virage lui rappelait une anecdote, chaque tronc d'arbre gardait la trace d'un arrêt, chaque clairière avait accueilli des centaines de lancers de balle. Pourtant, après la disparition de son chien, il lui fut impossible d'y remettre les pieds. Pendant plus d'un an, il choisit systématiquement d'autres itinéraires, parfois beaucoup plus longs, uniquement pour éviter ce chemin qui avait pourtant été l'un des endroits les plus heureux de sa vie.

Lorsque Thomas est venu me rencontrer, il ne parlait presque jamais de la maladie de Rio. Ce qui le faisait souffrir, c'était cette sensation d'avoir perdu une partie de lui-même. Les promenades occupaient une place immense dans leur quotidien. Chaque soir, après le travail, ils partaient marcher près d'une heure. Peu importait la météo. Rio connaissait parfaitement le parcours. Il s'arrêtait toujours devant le même ruisseau, courait jusqu'au même vieux chêne avant de revenir vérifier que Thomas suivait bien. Les habitués de la forêt les reconnaissaient de loin. Certains ne connaissaient même pas le prénom de Thomas ; ils le saluaient simplement en disant : « Bonjour Rio ! »

Après son décès, Thomas a tenté une seule fois d'y retourner. Arrivé sur le parking, il est resté de longues minutes les mains posées sur le volant. Son regard cherchait malgré lui le siège arrière où Rio s'installait toujours avant les promenades. Finalement, il a redémarré sans sortir de la voiture. Pendant des mois, il s'est persuadé qu'il ne reviendrait jamais dans cette forêt. Il avait l'impression que chaque arbre lui rappellerait son absence et que refaire ce parcours serait une manière de trahir leur histoire.

Au cours de notre première séance, je lui ai demandé ce qu'il imaginait ressentir s'il retournait sur ce sentier. Il m'a répondu sans hésiter : « J'ai peur que ce soit vide. » Cette réponse était très révélatrice. Thomas ne redoutait pas la forêt. Il redoutait le contraste entre les souvenirs qu'il portait encore en lui et le silence qui les remplacerait. Nous avons alors beaucoup parlé d'une idée simple : certains lieux deviennent douloureux parce qu'ils ont d'abord été immensément heureux. Ce n'est pas le chemin qui fait souffrir. C'est tout l'amour qu'il a accueilli.

Quelques semaines plus tard, je lui ai proposé un objectif très modeste. Il ne s'agissait pas de refaire la promenade entière. Il s'agissait simplement d'aller jusqu'au parking, de descendre de la voiture et d'écouter la forêt pendant quelques minutes. Rien de plus. Thomas a accepté sans grande conviction. Lorsqu'il est revenu, il m'a raconté que les premières secondes avaient été très difficiles. Puis il avait entendu le vent dans les branches, le chant des mésanges et le bruit du ruisseau. Il avait fermé les yeux et, pour la première fois depuis longtemps, il n'avait pas uniquement pensé au dernier jour de Rio. Il s'était souvenu d'un matin où son chien avait plongé dans une énorme flaque de boue avant de venir secouer son pelage juste à côté de lui. Il s'était surpris à rire tout seul.

Cette réaction l'avait profondément étonné.

« Je croyais que je ne pourrais plus jamais sourire là-bas », m'a-t-il confié.

Je lui ai simplement répondu que les souvenirs avaient commencé à reprendre leur place.

Quelques jours plus tard, Thomas est retourné sur le sentier. Cette fois, il a marché une dizaine de minutes. Puis vingt. Quelques semaines après, il a parcouru la boucle entière. En me racontant cette première vraie promenade, il m'a expliqué qu'il avait eu l'impression étrange de marcher avec deux compagnons. Lui-même, dans le présent, et tous les souvenirs de Rio qui continuaient de vivre dans chacun de ces endroits. Il ne cherchait plus son chien derrière chaque arbre. Il revivait simplement tous les instants qu'ils y avaient partagés.

Avant notre dernière séance, Thomas m'a envoyé une photographie prise au sommet de la colline qui dominait le sentier. Le paysage était exactement le même qu'autrefois. En dessous de l'image, il avait écrit une seule phrase :

« Ce chemin ne me rappelle plus seulement son départ. Il me rappelle surtout toutes les fois où nous y avons été heureux. »

Je crois que beaucoup de personnes traversant un deuil animal connaissent cette peur. Celle de retourner dans les lieux où tout semble parler de notre compagnon. Pourtant, avec le temps, ces endroits changent eux aussi. Ils cessent d'être uniquement les témoins d'une absence. Ils deviennent les gardiens d'une histoire. La forêt de Thomas n'est plus le lieu où Rio ne court plus. Elle est devenue l'endroit où un homme se souvient qu'il a eu la chance de partager des centaines de promenades avec un chien qui transformait chaque sentier en aventure. Et certains jours, cela suffit pour continuer à avancer.

Un homme marche seul sur un sentier forestier où il promenait autrefois son chien.

Le chemin n'avait pas changé. Pourtant, il semblait devenu méconnaissable.

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