Lorsque la famille Dubois est entrée dans mon bureau, chacun semblait porter un deuil différent. Pourtant, ils venaient tous raconter la même année. Une année qu'ils décrivaient comme « celle où la maison s'était éteinte petit à petit ». En douze mois, ils avaient perdu Maya, leur Labrador de treize ans, puis, cinq mois plus tard, Oscar, leur vieux chat européen qui partageait leur quotidien depuis près de dix-sept ans.
Au début de notre première rencontre, ils parlaient presque exclusivement de Maya. Son départ avait été difficile, mais ils avaient eu le temps de s'y préparer grâce aux soins palliatifs qui lui avaient permis de profiter encore de plusieurs mois entourée de sa famille. Ils avaient organisé son dernier week-end à la campagne, repris les promenades qu'elle aimait tant et pris de nombreuses photographies. Lorsque Maya est partie, toute la famille s'est rassemblée autour d'elle. Malgré la douleur, chacun avait le sentiment de lui avoir offert une belle fin de vie.
Personne n'imaginait alors qu'à peine quelques mois plus tard, Oscar commencerait lui aussi à décliner. Son état de santé s'est détérioré beaucoup plus rapidement. En quelques semaines, la maison s'est retrouvée confrontée une seconde fois aux traitements, aux rendez-vous vétérinaires, aux inquiétudes quotidiennes et à cette même question que personne n'avait encore eu le temps d'oublier : était-il déjà temps de le laisser partir ? Lorsque le chat est décédé, les larmes qui ont coulé semblaient contenir celles des deux deuils à la fois.
Très vite, la famille s'est sentie dépassée. Ils avaient l'impression de ne plus savoir qui ils pleuraient réellement. En rangeant la laisse de Maya, ils pensaient à Oscar. En voyant le panier vide du chat, ils revoyaient le regard du chien. Les souvenirs se mélangeaient, les émotions aussi. Le père de famille m'a confié qu'il se sentait presque coupable. Il avait parfois l'impression que le décès d'Oscar avait éclipsé celui de Maya. Sa fille, au contraire, avait peur d'avoir davantage pleuré le chien que le chat. Chacun comparait inconsciemment son chagrin, comme s'il existait une bonne manière de répartir sa peine entre deux compagnons.
C'est sur ce point que nous avons beaucoup travaillé. Le cœur ne classe pas les animaux par ordre d'importance. Il ne distribue pas une quantité limitée d'amour que chacun devrait se partager. Maya et Oscar occupaient simplement des places différentes dans cette famille. Le chien représentait les promenades, les vacances, les jeux dans le jardin et l'énergie du quotidien. Le chat incarnait les soirées tranquilles, les ronronnements, les lectures sur le canapé et cette présence discrète qui semblait toujours accompagner les moments de calme. Ils n'étaient pas comparables, parce qu'ils n'avaient jamais eu le même rôle.
Au cours de notre deuxième séance, je leur ai proposé de réaliser un exercice auquel ils ne s'attendaient pas. Plutôt que de créer un seul album de souvenirs, je leur ai demandé d'en préparer deux. Le premier serait consacré uniquement à Maya. Le second uniquement à Oscar. Chacun pourrait y déposer des photographies, des anecdotes, des dessins ou même des phrases entendues au fil des années. Quelques semaines plus tard, ils sont revenus avec deux albums très différents. Celui de Maya débordait de photos prises à l'extérieur, de balades, de baignades et de vacances. Celui d'Oscar était rempli d'images prises à la maison, sur les rebords de fenêtre, dans les couvertures ou sur les genoux des enfants. En les feuilletant, ils ont réalisé qu'ils n'avaient pas perdu deux animaux identiques. Ils avaient perdu deux histoires d'amour complètement différentes.
Puis la plus jeune de la famille a raconté quelque chose qui a bouleversé tout le monde. Elle avait rêvé de Maya et d'Oscar la même nuit. Dans son rêve, le Labrador avançait devant, comme lors des promenades, tandis que le vieux chat suivait tranquillement quelques mètres derrière avant de s'installer à l'ombre d'un arbre. « C'était exactement comme à la maison », a-t-elle murmuré. Personne n'a cherché à interpréter ce rêve. Il est simplement devenu un souvenir de plus, un de ceux qui réchauffent plutôt qu'ils ne blessent.
Lors de notre dernière rencontre, la famille m'a raconté qu'elle avait enfin retrouvé le plaisir de parler de ses animaux sans que chaque conversation se termine en larmes. Les repas étaient redevenus des moments où l'on racontait les bêtises de Maya, les habitudes d'Oscar ou les innombrables fois où le chien essayait de convaincre le chat de jouer avec lui, sans jamais y parvenir. Les enfants riaient en revoyant certaines vidéos oubliées. Les parents s'autorisaient enfin à prononcer leurs prénoms sans ressentir immédiatement cette boule dans la gorge.
Avant de partir, la maman m'a confié une phrase qui résume parfaitement ce que cette famille avait traversé.
« Nous pensions que perdre deux animaux la même année allait effacer leurs souvenirs. En réalité, cela nous a appris qu'il était possible de faire une place à chacun dans notre cœur sans qu'aucun ne prenne la place de l'autre. »
Cette réflexion m'accompagne souvent. Lorsqu'une famille traverse plusieurs deuils animaux en peu de temps, elle a parfois peur que les histoires finissent par se mélanger ou que l'une prenne le dessus sur l'autre. Pourtant, chaque compagnon laisse une empreinte unique. Avec le temps, la douleur cesse de les confondre. Les souvenirs retrouvent leur place, chacun avec sa couleur, son caractère et les émotions qui lui appartiennent. Maya restera toujours le chien des grandes aventures. Oscar restera toujours le gardien silencieux des soirées paisibles. Ensemble, ils continueront à raconter l'histoire de cette famille, sans jamais se faire d'ombre.
Ils pensaient avoir vécu le pire une première fois. Ils ne savaient pas que quelques mois plus tard, il faudrait recommencer.
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