Le dernier poisson de l'aquarium familial

Publié le 5 août 2026 à 11:17

Il ne restait plus qu'un seul poisson. Pourtant, lorsque l'aquarium s'est définitivement vidé, toute une partie de l'histoire familiale a semblé disparaître avec lui.

Lorsque Marc est venu me rencontrer, il m'a accueilli avec un sourire presque gêné. Avant même de s'asseoir, il a tenu à préciser qu'il avait longtemps hésité avant de prendre rendez-vous. Il craignait que son histoire paraisse dérisoire comparée à celles des personnes qui perdaient un chien ou un chat. Après tout, il ne venait pas parler d'un animal qui partageait son canapé ou ses promenades. Il venait parler d'un poisson rouge.

« J'ai peur que vous trouviez ça ridicule », m'a-t-il avoué.

Je lui ai répondu ce que je réponds souvent dans ces situations : ce n'est jamais l'espèce qui détermine l'intensité d'un lien. Ce sont les années, les souvenirs et la place que cet animal a occupée dans une vie.

Son regard s'est immédiatement adouci.

L'histoire ne commençait d'ailleurs pas avec ce poisson.

Elle commençait près de trente ans plus tôt.

À l'époque, les deux enfants de Marc avaient insisté pendant des semaines pour avoir un aquarium. Finalement, un samedi après-midi, toute la famille était repartie de l'animalerie avec un petit aquarium rectangulaire, quelques plantes, un château en résine que les enfants trouvaient magnifique et quatre poissons rouges. Très vite, le rituel était devenu immuable. Chaque matin, les enfants se disputaient gentiment le privilège de distribuer les granulés. Le soir, avant d'aller se coucher, ils restaient quelques minutes assis devant la vitre à observer les poissons évoluer lentement entre les décorations.

Les années ont passé comme elles le font toujours.

Les enfants ont grandi.

L'aquarium est devenu plus grand.

Certains poissons sont morts naturellement, d'autres sont venus les remplacer. Puis, un jour, sans vraiment qu'ils s'en aperçoivent, ils ont cessé d'en acheter de nouveaux. L'aquarium continuait de fonctionner, mais il comptait de moins en moins d'habitants. Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un.

Les enfants avaient quitté la maison depuis longtemps.

Sa femme préparait déjà sa retraite.

Et ce vieux poisson rouge nageait encore tranquillement dans son aquarium installé au milieu du salon.

« Je crois que je continuais à entretenir l'aquarium autant pour lui que pour tout ce qu'il représentait », m'a expliqué Marc.

Au cours de notre première séance, nous avons très peu parlé du décès de ce dernier poisson. Nous avons surtout parlé de tout ce qu'il symbolisait. Chaque fois que Marc nettoyait l'aquarium, il revoyait ses enfants courir dans le salon en pyjama. En changeant le filtre, il se souvenait des conseils parfois contradictoires lus dans les livres d'aquariophilie. En versant les granulés, il retrouvait le rire de sa fille qui prétendait reconnaître chacun des poissons.

Le dernier poisson n'était plus seulement un animal.

Il était devenu le dernier lien concret avec cette période de la vie où la maison débordait de bruit.

Après son décès, Marc a laissé l'aquarium en eau pendant plusieurs semaines. Tous les matins, il s'arrêtait machinalement devant la vitre avant de réaliser qu'il n'y avait plus aucun mouvement. Sa femme lui a demandé plusieurs fois s'il souhaitait démonter l'installation. À chaque fois, il répondait :

« Pas encore. »

Lors de notre deuxième rencontre, je lui ai demandé ce qui l'empêchait réellement de vider l'aquarium.

Il est resté silencieux quelques instants avant de répondre :

« Si je le démonte, j'ai l'impression de dire que cette période de notre vie est définitivement terminée. »

Cette phrase résumait toute sa souffrance.

Ce n'était pas l'aquarium qu'il avait peur de ranger.

C'était son passé.

Nous avons alors parlé d'une idée essentielle dans le deuil animal. Il existe une différence entre ranger un objet et effacer une histoire. Beaucoup de personnes craignent que modifier leur environnement revienne à oublier leur compagnon. Pourtant, les souvenirs ne vivent pas dans le verre d'un aquarium, dans une laisse ou dans un panier. Ils vivent dans les liens que nous avons construits.

Quelques semaines plus tard, Marc est revenu avec un sourire que je ne lui connaissais pas.

Il avait finalement vidé l'aquarium.

Mais il ne l'avait pas jeté.

Avec l'aide de ses petits-enfants, il l'avait transformé en un terrarium rempli de plantes. Au milieu, ils avaient installé le petit château en résine qui amusait tant leurs parents lorsqu'ils étaient enfants.

Puis chacun avait raconté un souvenir.

Sa fille avait évoqué le premier poisson qu'elle avait appelé « Flash ».

Son fils avait avoué qu'il donnait parfois deux fois la nourriture en cachette.

Même les petits-enfants riaient en découvrant ces anecdotes.

Marc m'a alors montré une photographie de toute la famille réunie autour de ce nouvel espace végétal.

« Vous voyez... finalement, l'aquarium est toujours là. Il raconte simplement une nouvelle histoire. »

Je crois que cette phrase résume parfaitement ce que j'observe au fil des accompagnements.

Nous avons parfois peur que tourner une page signifie trahir ceux que nous avons aimés.

En réalité, il est possible de continuer à avancer sans jamais effacer ce qui nous a construits.

Le dernier poisson de cet aquarium est mort.

Mais les souvenirs qu'il représentait, eux, ont trouvé une nouvelle manière de continuer à vivre.

Et c'est peut-être cela que nos animaux nous laissent de plus précieux.

Pas seulement leur présence.

Mais la capacité de réunir, encore des années plus tard, toute une famille autour d'une histoire qui mérite d'être racontée.

Un homme observe un aquarium désormais presque vide où nage le dernier poisson d'une longue histoire familiale.

Ce n'était pas seulement le dernier poisson de l'aquarium. Il était le dernier témoin d'une époque entière.

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