Les chevaux ont une façon bien à eux de reconnaître ceux qu'ils aiment. Certains identifient une voix, d'autres une démarche. Pour Jazz, c'était le bruit d'un vieux moteur diesel. Chaque fois que Claire franchissait le chemin menant à la pension, il relevait la tête avant même que la voiture n'apparaisse. Pendant quatorze ans, ce petit rituel a marqué chacun de leurs retrouvailles. Après son départ, ce n'est pas seulement un cheval qu'elle a perdu. C'est aussi cette sensation bouleversante d'être attendue.
Lorsque Claire est venue me rencontrer, Jazz était parti depuis presque un an. Elle continuait à fréquenter le centre équestre où il avait vécu une grande partie de sa vie. Ses amis y étaient encore, tout comme les chevaux qu'elle connaissait depuis des années. Pourtant, chaque arrivée restait difficile.
« Je ralentis toujours au même endroit », m'a-t-elle confié. « Comme si une partie de moi espérait encore le voir lever la tête. »
Au début, elle pensait que c'était une simple coïncidence.
Puis les autres propriétaires avaient commencé à le remarquer.
Dès que sa voiture s'engageait dans l'allée, Jazz interrompait ce qu'il était en train de faire. Même au fond du pré, il redressait les oreilles, levait la tête et se dirigeait tranquillement vers la barrière. Les autres chevaux continuaient à brouter. Lui savait qu'elle arrivait.
« Je me sentais ridicule, mais j'avais l'impression qu'il m'attendait vraiment. »
Et sans doute avait-elle raison.
Les animaux apprennent à reconnaître bien plus de choses que nous l'imaginons. Une odeur, une voix, un rythme de pas... ou simplement le bruit familier d'un moteur qui annonce le retour de la personne qu'ils aiment.
Pendant des années, Claire n'a jamais réalisé la chance qu'elle avait.
Cela faisait simplement partie de leur quotidien.
Ce n'est qu'après son décès qu'elle a compris à quel point ces quelques secondes avaient compté.
La première fois qu'elle est retournée à la pension, plusieurs semaines plus tard, elle a coupé le moteur comme d'habitude. Instinctivement, son regard s'est dirigé vers le pré.
Jazz n'était plus là.
Pourtant, elle est restée quelques instants assise dans sa voiture, incapable d'ouvrir la portière.
« J'avais l'impression que personne ne savait que j'étais arrivée. »
Cette phrase m'a profondément touché.
Parce qu'elle résume ce que vivent beaucoup de personnes après la perte de leur animal.
Nous ne perdons pas seulement celui que nous aimions.
Nous perdons aussi cette sensation unique d'être attendu, reconnu et accueilli, parfois sans un mot.
Au fil de notre accompagnement, Claire s'est souvenue d'un détail auquel elle n'avait jamais vraiment prêté attention.
Les jours où elle était triste, Jazz venait poser doucement son chanfrein contre son épaule. Les jours où elle arrivait joyeuse, il semblait plus vif, plus joueur. Elle s'était toujours demandé si elle imaginait ces différences.
Aujourd'hui, elle en était convaincue.
Leur relation allait bien au-delà des promenades ou des séances de travail.
Ils avaient appris à se lire.
Quelques mois plus tard, elle est retournée seule jusqu'à la barrière où Jazz venait l'attendre. Elle est restée quelques minutes à regarder le pré. Le vent faisait onduler l'herbe exactement comme autrefois.
Puis elle a souri.
« Je crois que pendant toutes ces années, je pensais que je venais le voir. En réalité, nous allions l'un vers l'autre. »
Je trouve cette phrase magnifique.
Parce qu'elle rappelle que les liens que nous tissons avec nos animaux ne sont jamais à sens unique.
Ils nous attendent.
Ils nous reconnaissent.
Ils se réjouissent de notre présence avec une sincérité désarmante.
Le deuil animal nous fait parfois croire que ces instants sont perdus à jamais. Pourtant, ils continuent de vivre dans notre mémoire avec une précision étonnante. Il suffit parfois d'un bruit familier, d'une route empruntée des centaines de fois ou d'une odeur de foin pour que tout revienne, non pas comme une blessure, mais comme la preuve d'une relation exceptionnelle.
Aujourd'hui, Claire emprunte toujours la même allée lorsqu'elle se rend à la pension. Elle ralentit encore au même endroit. Non plus parce qu'elle espère voir Jazz apparaître derrière la clôture, mais parce qu'elle aime se rappeler qu'il a existé un cheval qui reconnaissait sa voiture avant même de pouvoir la voir. Et cette simple pensée suffit désormais à lui arracher un sourire.
Avant même de la voir, il savait qu'elle arrivait.
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