Certaines personnes mesurent leur vie en années. Claire, elle, la mesurait en maisons. Et dans chacune d'elles, il y avait toujours un chat gris qui finissait par trouver le meilleur endroit où faire la sieste, comme pour annoncer que ce nouveau lieu était enfin devenu un foyer.
Lorsque Claire est venue me rencontrer, elle avait apporté un carton rempli de photographies. En les regardant, je me suis rendu compte d'un détail amusant. Les murs changeaient. Les meubles aussi. Les fenêtres, les jardins, les cuisines... tout était différent. Pourtant, une silhouette revenait inlassablement d'une photo à l'autre : celle de Milo, son chat européen aux grands yeux verts.
Ils s'étaient rencontrés alors que Claire venait de terminer ses études. Son premier appartement était minuscule, à peine assez grand pour un canapé, une table et quelques cartons encore fermés. Un ami lui avait proposé d'adopter un jeune chat trouvé dans une portée non désirée. Elle avait hésité. Elle pensait déménager rapidement et craignait de lui imposer trop de changements. Finalement, c'est Milo qui allait lui apprendre que ce n'était pas une maison qui faisait un foyer.
En quinze ans, ils ont changé de logement à six reprises. Il y eut un studio, un appartement plus grand, une petite maison avec un jardin, un départ vers une autre ville, puis une nouvelle maison après la naissance de leur deuxième enfant. Chaque déménagement ressemblait au précédent. Les cartons s'empilaient, les enfants couraient partout, les adultes tentaient de retrouver la cafetière... et Milo disparaissait pendant quelques heures. Puis, comme par magie, il réapparaissait toujours au même moment. Il choisissait un fauteuil, un rayon de soleil ou un coin du canapé et s'y installait paisiblement. Les enfants riaient en disant :
« Bon... maintenant, on est vraiment chez nous. Milo a choisi sa place. »
Au fil des années, cette phrase est devenue une tradition familiale.
Après chaque déménagement, personne ne disait que l'installation était terminée tant que Milo n'avait pas adopté son nouvel endroit préféré.
Lorsque le chat est tombé malade, Claire vivait dans cette maison depuis près de cinq ans. Les enfants avaient grandi. Les cartons avaient disparu depuis longtemps. Pourtant, au moment où elle m'a raconté son histoire, ce ne sont pas les souvenirs de cette dernière maison qui revenaient le plus souvent. C'étaient tous les autres.
Elle revoyait Milo observer les déménageurs depuis le haut d'une armoire.
Dormir dans un carton fraîchement vidé.
Réapparaître couvert de poussière après avoir exploré les combles d'une vieille maison.
S'installer dès le premier soir sur un rebord de fenêtre comme s'il connaissait les lieux depuis toujours.
« J'ai l'impression qu'il a traversé toutes les versions de ma vie », m'a-t-elle soufflé.
Cette phrase m'a beaucoup marqué.
Parce qu'elle était profondément juste.
Nous pensons souvent que nos animaux nous accompagnent.
En réalité, ils deviennent parfois les seuls témoins de toutes les personnes que nous avons été.
Ils connaissent nos débuts d'adultes.
Nos premiers emplois.
Nos ruptures.
Nos rencontres.
Nos enfants.
Nos déménagements.
Nos réussites.
Nos échecs.
Lorsque nous les perdons, c'est parfois toute cette continuité qui semble disparaître.
Au cours de notre première séance, Claire m'a confié qu'elle avait du mal à se sentir chez elle depuis le décès de Milo.
Cette phrase pouvait sembler étrange.
Elle habitait pourtant la même maison.
Rien n'avait changé.
Et pourtant, tout semblait différent.
Je lui ai demandé ce qui, selon elle, faisait qu'une maison devenait un foyer.
Elle a réfléchi quelques instants.
Puis elle a répondu :
« Les souvenirs qu'on y construit. »
À partir de cette réponse, tout notre accompagnement a pris une direction différente.
Nous avons compris que Milo n'était pas attaché aux murs.
Il était attaché aux personnes.
Et les souvenirs qu'il avait laissés ne vivaient pas dans une seule maison.
Ils vivaient avec eux.
Quelques semaines plus tard, Claire est revenue avec une idée qui avait ému toute sa famille.
Ils avaient retrouvé une photographie de Milo prise dans chacun des six logements où il avait vécu.
Ils les avaient encadrées dans l'ordre chronologique et suspendues dans le couloir.
En passant devant, on voyait grandir les enfants, évoluer la famille... mais aussi vieillir doucement ce chat qui semblait toujours dire la même chose :
« Peu importe où nous allons. Tant que nous y allons ensemble. »
Avant de partir, Claire m'a confié une dernière réflexion.
« Je croyais que Milo nous suivait dans nos déménagements. Aujourd'hui, je crois plutôt qu'il transformait chaque nouvelle maison en chez-nous. »
Je pense souvent à cette phrase.
Parce que c'est exactement ce que font beaucoup de nos compagnons.
Ils ne se contentent pas d'habiter un lieu.
Ils lui donnent une âme.
Le deuil d'un chat ne consiste pas seulement à apprendre à vivre sans lui. Il consiste aussi à redécouvrir une maison qui paraît soudain plus silencieuse. Mais avec le temps, ce silence change. Il se remplit peu à peu des milliers de souvenirs laissés derrière lui. Et un jour, en traversant une pièce baignée de soleil, on se surprend encore à regarder l'endroit où il aimait dormir. Alors on sourit. Parce qu'on comprend que certaines présences continuent d'habiter une maison bien après leur départ.
Peu importait l'adresse. Tant qu'ils étaient ensemble, il était déjà chez lui.
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Vous pouvez également découvrir mon livre Quand mon animal me manque, né de mon expérience personnelle et de tous ces accompagnements, ou prendre rendez-vous pour un accompagnement individuel si vous ressentez le besoin d'être écouté. Vous pouvez aussi me contacter directement via la page Contact. Si ces 90 histoires ont une conclusion, ce n'est pas qu'il faut cesser de parler de ceux qui nous ont quittés. C'est exactement l'inverse. Tant que nous racontons leur histoire, une partie d'eux continue de marcher à nos côtés.
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